Ma vie en Haïti 6
Haïti est la première République Noire depuis 1804. Ses habitants se sont délivrés de l’esclavagisme, et pourtant, ne
peuvent vivre qu’en esclaves ou en pratiquant l’esclavage. Chaque habitant a son domestique. Ce comportement fait que les derniers maillons de la chaîne sont les jeunes enfants et les vieillards.
C’est le pays où la corruption est pratique de survie. Quand il s’agit d’assumer une responsabilité ce n’est jamais personne, c’est celui qui se trouve en dessous. L’adulte accuse l’adolescent
qui renvoie à l’enfant et ainsi de suite. Un jour qu’une de nos cuisinières revenait du marché elle était suivie par une très vieille femme qui ployait sous le poids des paniers. J’ai couru pour
l’aider. Que n’ai-je fait : "mouin gain in kop pou" (je suis payé pour). La pauvre était payée par la cuisinière et elle avait peur que mon aide la prive
de son maigre gain. Le petit gars sur la photo était le "garçon" (domestique) du voisin. Ses parents le lui avaient vendu…
Il a bien fallu que je survive dans cet "autre monde" que je découvrais. J’ai dû faire avec le Moyen- Âge et son lot de
gueux, de mendiants quotidiens, le XXème siècle et sa modernité pas assumée par le grand nombre. Tous les Haïtiens qui peuvent se le payer sont sous tranquillisants. Ils avalent le Valium comme des
bonbons. N’imaginez pas une pharmacie comme chez nous, mais une simple officine où les médicaments sont vendus à la pièce. C’est le pays où j’ai appris ce qu’était le racisme. Les premières paroles
que j’ai entendu : "voici la blanche qui vient nous prendre nos terres", ensuite "ça ion gro blanc". Je pensais que ça voulait dire : c’est une grosse
blanche, jusqu’au jour où je l’ai entendu dire à l’encontre d’un homme couleur ébène. Cela signifiait : c’est un riche étranger. Comme quoi, quand on vit dans ce pays il vaut mieux connaître
la langue vernaculaire, c’est à dire le créole qui change d’un quartier à un autre. Pas évident !